Dominique GRISEY
Paru dans Chantiers Pédagogiques de l'Est, livraison 349-350, datée de mai-juin 2003
Jeudi 3 avril
Les jours où je fais grève, je ne manifeste pas, je ne défile pas devant l'IA. Mais je me «condamne» à travailler «pour l'école». J'en ai fait un principe, un code moral.
Ce matin : J'AI FAILLI...
Mes yeux sont tombés sur un supplément du «Courrier International» reçu dans la semaine et que je n'avais pas encore eu le temps de lire... comme tant d'autres ! (la relation au temps ? vous connaissez aussi...)
Première page saisissante : «Photographier la guerre», un article de Susan Sontag, réflexions lues en diagonale, mêlées aux miennes, d'effroi et de culpabilité face aux horreurs subies et infligées, (qui torture, qui est torturé ?), d'autres réflexions sur l'écriture en langue française des auteurs africains (pourquoi pas en yoruba, en haoussa, en bamanan, déphasage entre l'univers de l'écriture et celui de la parole).
Puis, page XIV : «Soigner les maux par les mots» du Dr Danielle OFRI, praticienne du Bellevue Hospital de New-York que désole la pauvreté du langage hospitalier.
Le Bellevue Hospital est aujourd'hui le C.H.U. de New-York. C'est le plus vieil hôpital public des États-Unis, célèbre pour son département de psychiatrie et ses soins apportés aux indigents et immigrés en situation irrégulière. Il accueillit aussi d'illustres patients : écrivains poètes (William Bourroughs, Eugène O'Neill...) grands musiciens de jazz (Charlie Parker, Bud Powell, Charles Mingus,...)
Le Dr Danielle OFRI, médecin, après dix ans de pratique à Bellevue, puis deux ans de médecine à travers le monde, y revient pour consulter et enseigner. Elle y lance un magazine littéraire.
«Le langage médical est extrêmement standardisé. En arrivant à l'Université, les étudiants en médecine étaient probablement parmi les meilleurs de leurs classes . Mais lorsqu'ils quittent l'hôpital, c'est à peine s'ils savent encore faire une phrase. (...) Dans un dossier médical, on lit : «Le patient nie avoir des douleurs de poitrine, mais reconnaît être essoufflé .» (...) pourquoi ne disons-nous pas tout simplement : «Le patient n'a pas de douleurs de poitrine, mais il est essoufflé.»
Que penser aussi des commentaires : «la biopsie a révélé...», «les rayons X ont montré...». À qui ? Pour qui ? Par qui ? Où est le patient, celui qui souffre... physiquement et/ou psychiquement ? Qui est face ou à côté de lui ?
Et nous, enseignants qui utilisons tant les mots que nos conjoints redoutent les soirées où il y a plus de deux enseignants à la même table ?
Qu'est-ce que je fais moi, des mots/maux de mes élèves et de leurs parents ? Qu'est-ce que je fais des miens ?
Que dire à un parent qui constate les difficultés de son enfant. Que dire à un enfant en maux ?
Est-ce que mes «Quoi de Neuf ?» hebdomadaires sont des lieux réels de langage ? Je ne parle pas de ce langage scolaire décliné en fonctions : parler pour communiquer, pour décrire, pour inventer, pour, pour, pour..., mais des mots, des vrais, de ceux du coeur, de ceux de la joie et de l'angoisse. Comment puis-je les recevoir, les entendre, (y répondre, oh luxe !), dans cette communauté instituée de la classe où je «gère» les apprentissages des enfants, où je me bats contre la montre (elle est truquée, c'est pas possible !).
Bien sûr, il y a le temps «J'écris», mais c'est curieux, ces écrits sont charmants, quelques fois difficiles à sortir (CP et CE1), mais je n'y trouve pas du VRAI. Je ne sais pas lire peut-être ou alors, pourquoi chercher quand tout va bien ? Et pourtant, je vois bien, je sens bien, au quotidien, dans les yeux, dans les inclinaisons des têtes et des corps que tout ne va pas bien tous les jours...
Comment les aider à mettre en mots alors que nous sommes 27 ensemble...
Je me sens tellement coupée entre ceux qui «roulent», ceux qui ont besoin d'aide technique, ceux qui ont besoin d'une attention individuelle non partagée, de pansements tant réels que symboliques... Je rame... STOP... et l'A.I.S. ?
Et bien la voilà la solution ! Lettre à l'IA, entretien, avis très favorable, je signe un engagement de trois ans pour travailler dans l'A.I.S., tout baigne ! Quelques semaines après : l'avis officiel me parvient. Vous êtes première sur la liste d'attente, votre demande ne peut pas aboutir, la formation que vous avez demandée ne s'inscrit pas dans les priorités départementales ! et VLAN !
Alors ? oui ? mais ? euh ?
Dans ma tête, je me remets à considérer mes élèves, mon «troupeau», mon «grand groupe».
Mais au fait, pourquoi «mes», «mon» ? C'est aussi ça la force de l'écriture : elle me fait voir peut-être cette faille... Ces enfants que je me force à appeler «élèves», après tout, ils ne sont pas les miens, même s'ils envahissent ma vie...
Faire la part des choses ! Je SAIS, on me l'a déjà dit... Et vous, c'est aussi comme ça ?
Le temps (et oui !), le temps passe. Alors, je vais reprendre le dossier PAC, préparer le spectacle de fin d'année... On le sait bien : tout n'est que spectacle...
Dominique GRISEY, classe de CP-CE1, Grosmagny, Territoire de Belfort.
Pages réalisées avec des logiciels libres sur un ordinateur équipé du système d'exploitation Gnu/Linux.